“On achève bien les gros”. Plongée dans notre société grossophobe

Gabrielle Deydier est auteure et réalisatrice. En 2017, elle a sorti l’essai On ne naît pas grosse, publié aux Editions Goutte d’Or. Le film documentaire On achève bien les gros, dans lequel elle revient sur son difficile parcours en tant que femme grosse, est sorti en mai 2020 sur Arte TV.

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Image extraite du documentaire : On achève bien les gros (2020)

Le documentaire dénonce la grossophobie qui irradie notre modèle social. La grossophobie désigne l’ensemble des attitudes et comportements hostiles vis à vis des personnes obèses ou en surpoids, menant à des discriminations.

Injonction à la minceur

Le témoignage de Gabrielle Deydier nous rappelle que dès le plus jeune âge, la société exerce une pression sur les corps. Une forme de normalisation sociale, encouragée par la médecine telle qu’on la connait, qui s’avère destructrice.

Pour elle, tout à commencé au lycée, lorsqu’on lui a fait comprendre que s’habiller en taille 42 à 16 ans n’était pas acceptable, alors même qu’elle était bien dans son poids et dans ses baskets. Puis tout s’accélère : son médecin lui fait faire un régime pour perdre 20 kilos alors qu’elle ne souhaitait en perdre que 10, ce qui vient complètement perturber son rapport à la nourriture. En parallèle, il lui diagnostique par erreur un trouble hormonal. Le traitement lui fait prendre 30 kilos en trois mois et bouleverse en profondeur son système hormonal. À partir de là, le regard de la société sur son corps change et les brimades commencent : l’infirmière scolaire qui s’inquiète pour son hygiène corporelle, le refus de l’équipe enseignante du lycée de la laisser participer à un projet pédagogique débouchant sur une randonnée, l’échec scolaire, les troubles alimentaires, le harcèlement au travail etc., miroirs d’une société qui s’acharne à faire rentrer les personnes en surpoids dans le rang, quitte à faire preuve de violence psychologique et morale.

Le poids des discours moralisateurs

Parmi les injonctions hygiénistes bien connues, l’appel à faire du sport, à “se contrôler”, à “faire des efforts”. Dans les esprits, être gros est associé à une forme de fainéantise, à une absence de self-control, à une incapacité à se prendre en charge. Si le sport est fortement encouragé pour être en bonne santé, rien ne nous dit que les personnes grosses n’en font pas ou que si elles en faisaient, elles cesseraient d’être grosses.

En fait, la manière dont on perçoit les gros reflète un fonctionnement qui rend toujours l’individu responsable de ce qui lui arrive. Un peu comme lorsqu’on parle d’écologie et que Coca Cola finance des excursions pour ramasser les déchets sur les plages. Une manière de blâmer les individus, perçus comme incapables de prendre soin de l’environnement, pendant queCoca pollue l’océan en toute quiétude.

Pour les personnes en surpoids, il semblerait que ce soit pareil : pour uniformiser les individus, on fait peser sur chacun la responsabilité de son poids et de son manque de discipline. Mais quid de la responsabilité des industries qui vendent des produits transformés ultra caloriques, de la médecine qui impose aux jeunes des régimes dès le plus jeune âge qui détraquent leur métabolisme, le paternalisme des médecins qui poussent les personnes grosses à fuir leur cabinet et à risquer pour leur santé… Quid des facteurs sociologiques, environnementaux ou épigénétiques ?

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Image extraite du documentaire : On achève bien les gros (2020)

Les rouages bien huilés d’une société qui invisibilise les gros

Ce documentaire  nous montre à quel point la stigmatisation des gros est institutionnalisée et rappelle qu’en France, 17 % de la population adulte est obèse, soit 8 millions de personnes. Au total, 54 % des hommes et 44 % des femmes sont en surpoids ou obèses. Des chiffres élevés, qui pourtant, n’ont aucune incidence sur la manière dont la société traite les personnes concernées.

Gabrielle Deydier raconte ses galères pour se loger à Paris, son critère numéro un ayant été de trouver un appartement pas trop étriqué, lui permettant de rentrer dans la cabines de douche et dans les toilettes. Une manière de nous rappeler que la plupart des appartements sont conçus pour des personnes minces. La minceur, c’est la taille par défaut.

On voit donc que nous vivons dans un monde qui invisibilise les gros, qui éradique quasiment leur présence de l’espace public du fait que peu d’infrastructures sont adaptés aux fortes corpulences : les sièges dans le métro, les ascenseurs, les petits canapés scandinaves dans la salle d’attente pour aller chez le médecin, le fauteuil du dentiste, les strapontins de théâtre ou de cinéma etc.

Une invisibilisation qui participe à la marginalisation des personnes obèses et les condamne à une forme de réclusion sociale. Pire, elle conduit aussi à une inévitable précarité, du fait de leur  faible représentation sur le marché du travail.

À niveau égal, les chiffres montrent que les femmes obèses ont 7 fois moins de chance d’obtenir un emploi qu’une personne dont la corpulence est jugée dans les clous. 34 % des femmes et 25 % des hommes obèses disent avoir été discriminés lors d’un entretien d’embauche, rappelant au passage que les diktats sur l’apparence physique sont encore essentiellement dirigés à l’encontre des femmes. Côté salaire, ce n’est pas mieux : le salaire des personnes obèses serait de 6 à 9 % inférieur. Une double peine qui confirme qu’être gros, c’est évoluer dans une société qui s’évertue à punir les corps qui ne rentrent pas dans le moule.

Avec ce film, on constate que l’enjeu immédiat ne devrait pas tant être pour les personnes obèses ou en surpoids de maigrir, mais d’avoir accès aux mêmes chances que les autres, d’exister au sein de l’espace public, de se faire voir et entendre, sans être toujours ramenées à leur poids. Il nous faut repenser la manière dont on considère le surpoids pour que ces personnes puissent vivre normalement, sans violences, sans morale.

Dans le documentaire, Gabrielle Deydier se rend dans son ancien lycée pour y rencontrer des jeunes. Après avoir raconté son parcours, les violences subies, ses études supérieures brillamment menées malgré tout, la publication de son livre, une adolescente lui dit : ” Moi je trouve que vous êtes une femme forte… Après tout ce que vous avez vécu, avoir réussi à passer au-dessus… Bravo”. On peut espérer que ce film contribuera à épargner aux futures générations ces parcours douloureux pour avoir le droit de simplement vivre normalement.


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