Non, les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas dépolitisés (bien au contraire)

Rivée sur les réseaux sociaux, amorphe, individualiste… Il n’est pas rare d’entendre fustiger une jeunesse jugée (à tort) apathique face aux défis que représente notre époque.

Il m’arrive d’entendre certains trentenaires, quadra, quinqua et plus s’avouer démunis face à ce que représentent les jeunes d’aujourd’hui. Un décalage générationnel qui nourrit une vision tronquée de la jeunesse.

“Le jeune” : une terminologie aux contours flous

Le péril jeune, Cédric Klapish, 1994

La définition de la catégorie “jeune” évolue selon les époques. Pour la SNCF, on est jeune à partir de 12 ans et ce jusqu’à 27 ans. Pour les sociologues, la jeunesse commence au sortir de l’adolescence et peut s’étendre jusqu’à 30, voire 35 ans, en fonction des choix de vie de chacun. Certains s’accordent à dire que l’ère de la jeunesse prend fin lorsqu’on occupe un emploi stable, que l’on devient entièrement autonome financièrement et que l’on fonde une famille.

Dans l’imaginaire collectif, la jeunesse est l‘âge de tous les possibles, de l’insoumission, de la rébellion. Et en même temps, quand on parle des jeunes, on ne cesse de rappeler cette phrase de Rimbaud, “On n’est pas sérieux quand on a 17 ans“, déclinable à tous les âges de la jeunesse.

Les époques ont, semble-t-il, toujours nourri une forme de dualité entre jeunes et ex-jeunes. De tous temps, les “vieux” ont eu tendance à considérer que quand eux étaient jeunes, ils étaient plus unis, éveillés, plus à même de commencer des révolutions et de faire face aux changement sociétaux de leur époque. Une sorte d’image d’Epinal que se réapproprient les générations les unes après les autres. Mais depuis quelques années, l’idée selon laquelle les adolescents et jeunes adultes se désintéresseraient des enjeux du monde moderne semble avoir fait son chemin, sans plus de nuance, chez certains membres de la génération X (née entre 1965 et 1980) et de celle des baby-boomers (nés entre 1943 et 1965).

Les générations face au numérique : la grande incompréhension

À l’image des discours sur les supposés ravages causés sur les jeunes par les jeux vidéos, ou encore des croyances malhabiles sur les réseaux sociaux, considérés comme étant purement déconnectés de la vraie vie et appartenant au strict domaine du divertissement ( ce qui éclipse, par exemple, leur rôle désormais fondateur dans la construction des carrières des jeunes ), le numérique semble venir cristalliser le fossé entre générations.

Dans la vie, il y a ceux qui ont commencé à emprunter la voie numérique une fois adultes, ceux (dont je fais partie) qui sont nés sans internet mais qui ont bien vite appris à grandir avec google, msn, myspace, puis Facebook etc., puis ceux qui ont commencé à scroller sur des portables tactiles à peine sortis de l’oeuf.

Souvent, les générations Y (ou Millenials, individus nés entre 1980 et 2000) et Z (née après 2000) se heurtent à un stéréotype bien ancré : ils/elles auraient développé une addiction aux écrans et ne seraient guère plus capables de relever la tête de leur vie virtuelle pour observer la réalité concrète du monde. La plus grosse erreur de ce type de raisonnement est de penser que l’utilisation quotidienne des réseaux sociaux et autres applications relève d’une forme de repli sur soi. En fait, let us break the news : la technologie est aussi, et surtout, vectrice d’ouverture sur le monde.

Des clichés qui ont la vie dure

Le fait de voir les jeunes comme étant incapables de s’engager et de s’investir pour des causes qui leur tiennent à cœur peut faire des dégâts, en plus d’être injuste. Car ce jugement vient nourrir une forme de stigmatisation qui s’exerce à divers niveaux. Au travail, cela peut même priver les jeunes de leur chance de réussir à se faire une place. 

Sarah, 26 ans, se souvient des stéréotypes entretenus par son ancienne entreprise à l’encontre des “millenials” : “ La boîte embauchait surtout des moins de 25 ans en sortie d’école pour limiter les coûts. Sauf que les managers ne se privaient pas de répéter que les jeunes d’aujourd’hui ne s’intéressaient à rien d’autre qu’à Snapchat et Insta, qu’ils ne lisaient pas assez la presse, n’étaient pas rigoureux, n’avaient pas le goût de l’effort ni de capacité de résistance. C’était blessant. Comme eux avant nous, on démarrait tout juste et on faisait de notre mieux au travail. En plus, ces mêmes managers étaient bien contents de nous solliciter pour résoudre les soucis sur les réseaux sociaux de la boîte ”.

Une manière de nier les compétences intrasèques de ces enfants du numérique et de leur faire sentir que leur génération n’est pas capable de se mobiliser avec autant souplesse que leurs prédécesseurs. Oui, cette idée est totalement arbitraire. Non, les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas moins capables que les jeunes d’hier.

Jeunesse pas tout à fait désenchantée : l’engagement autrement

J’entre finalement dans le vif du sujet : la jeunesse actuelle n’est pas dépolitisée, bien loin de là. En réalité, les dix dernières années ont vu naître de nouveaux combats, majoritairement portés par des jeunes. 

Car non les jeunes ne s’engagent pas que quand la cause les touche personnellement ou que l’engagement est facile. Au contraire, la jeunesse d’aujourd’hui se met à l’épreuve, consent à repenser son quotidien en acceptant le lot de contraintes apportées par les combats auxquels elle croit. Il n’y a qu’à voir la proportions de moins de 35 ans ayant renoncé à la viande, aux produits animaux, aux commandes sur Amazon, à l’achat de fruits et légumes importés, à l’accumulation d’objets et de vêtements de pacotilles (produits à l’autre bout du monde dans des conditions de travail déplorables) et même aux trajets en avion (phénomène qui porte le nom de flygskam), quitte à abandonner les rêves de voyages nourris depuis l’enfance.

Le mouvement #Metoo, né en 2017, fer de lance de l’actuelle révolution féministe  — si nécessaire  — a été et continue d’être essentiellement porté par des jeunes au sein de la sphère digitale. Côté écologie, Greta Thunberg, n’a-t-elle pas mis un grand coup de pied dans la fourmilière des gouvernements et responsables d’entreprises — trop occupés à remettre la responsabilité du réchauffement climatique sur les individus — mobilisant avec elle des centaines de milliers de jeunes (voire très jeunes) sur les réseaux sociaux à travers le monde ? La reconnaissance des communautés LGBTQIA+ et l’intégration de leurs problématiques au registre des combats commençant à être considérés comme légitimes ne passe-t-elle pas essentiellement par des lycéens, étudiants et jeunes adultes, militant sur Tiktok et Instagram ? Les initiatives citoyennes pour mettre fin à la souffrance animale ne sont-elles le fait des jeunes générations, bien conscientes que les idées reçues de type “il faut boire du lait pour grandir” / “tu dois manger de la viande tous les jours sinon tu vas tomber malade” / “l’Homme est un carnivore né” sont le résultat de techniques de marketing excellemment bien rodées, popularisées pendant la seconde moitié du 20ème siècle pour permettre l’avènement de la société de (sur)consommation ? Les manifestations BlackLivesMatter n’ont-elles pas été menées de front, en plein covid, par une jeunesse métissée révoltée, épuisée de vivre dans une société aussi inégalitaire ?

Au delà des institutions, les nouveaux terrains du militantisme 

Mais plutôt que de se demander si la jeunesse actuelle est toujours capable de se conformer aux normes pré-existantes, on pourrait s’interroger sur la manière dont les jeunes parviennent à réécrire la notion d’engagement. N’en déplaise aux générations précédentes qui ont lutté, avec courage et conviction, pour changer les lois, les jeunes ne veulent plus d’un monde où le changement ne peut arriver que par la validation des puissants. Aujourd’hui, on n’attend plus qu’une cause soit portée par une personne de pouvoir. Plus de leaders, chacun est devenu architecte de son militantisme et, grâce aux réseaux sociaux, a voix au chapitre, où il veut, quand il veut.

Car la lutte contre le paternalisme à grande échelle fait partie des révolutions menées par les jeunes. Cela implique inévitablement de sortir des canaux classiques du militantisme. Les partis politiques n’ont plus la cote et c’est tant mieux. Bien peu d’entre eux semblent avoir été capables de faire preuve d’inclusivité ( des femmes, des enfants d’immigrés, des gros, des handicapés etc.) sur le long terme.

Les jeunes ne croient plus aux structures politiques figées. Ils réinventent la notion d’engagement. Avec fougue, optimisme et passion. D’ailleurs, est-ce que ce n’est pas finalement ces trois mots qui caractérisent le mieux la jeunesse ?


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