Guerre d’Algérie : les héritiers du silence

La guerre d’Algérie a profondément marqué la France de la seconde moitié du 20ème siècle. Pourtant, en dépit des traces qu’elle continue de laisser dans la société actuelle, le sujet demeure absent des mémoires familiales françaises.

Le 8 mai prochain, la France fêtera la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Les algériens, eux, commémoreront pour la 76 ème fois les massacres du 8 mai 1945… Quant au 19 mars 2022, il marquera les 60 ans de ce conflit armé, traversé par des années d’assassinats, de tortures et d’attentats. Une guerre à laquelle 1 million et demi de français participèrent mais dont la mémoire reste, aujourd’hui encore, entravée. En jeu, les silences qui l’entourent, comme l’explique Raphaëlle Branche dans Papa, qu’as-tu fait en Algérie – Enquête sur un silence familial ( ed. La découverte, 2020).

Pourtant, qui, au sein des familles françaises depuis plusieurs générations, n’a jamais entendu parler d’un père, d’un grand-père, oncle ou grand-oncle qui a ” fait l’Algérie “, entre 1954 et 1962 ?

Aux origines du conflit

Les militaires français débarquèrent pour la première fois en Algérie en 1830, dans la ville de Sidi Ferruch. L’Algérie fut officiellement annexée à la France en 1847-1848. À partir de cette date, une colonisation de peuplement commença, l’Algérie offrant un exotisme prisé par les artistes français du 19ème siècle (Eugène Delacroix, Théophile Gauthier, Gustave Flaubert), qui nourrit chez les Français la vision d’un Orient fantasmé. À partir de là, plusieurs insurrections d’algériens furent sévèrement réprimées, à l’image de celle conduite en 1871 par les frères Mokrani contre la confiscation des terres en Kabylie.

Malgré tout, pendant la Seconde Guerre Mondiale, le peuple algérien n’eut guère d’autre choix que de combattre aux côtés de la France. Et à l’heure des fêtes célébrant l’armistice en Europe, le peuple algérien descendit dans la rue pour demander son indépendance. Ces manifestations du 8 mai 1945, aujourd’hui connues comme les massacres de Sétif, Guelma et Kharrata, furent écrasées dans le sang, causant la mort de 102 personnes.

8 mai 1945, Sétif

Presque 10 ans plus tard, le 25 juillet 1954, 25 algériens se réunirent dans une petite villa du quartier musulman du Clos Salambier à Alger. Ils se promirent de mener une révolution qui ne prendrait fin qu’à l’indépendance totale de l’Algérie. Le 15 octobre, le FLN (Front de Libération Nationale ) était né. Il organisa les attentats de la Toussaint Rouge : dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, plus de 30 attentats eurent lieu sur le territoire algérien. Bilan : 8 morts et une nation en émoi. Sans que personne ne s’en doute, la guerre venait de commencer.

Pour faire face aux attentats et à l’escalade de la violence envers les pieds noirs, une génération entière de jeunes Français fut envoyée en Algérie, à l’heure où le service militaire était encore obligatoire, sans qu’il soit encore question de guerre. On parlait alors d’une “opération de maintien de l’ordre” et de “pacification“.

Après la guerre

Au terme de 8 ans de massacres perpétrés sur place par l’armée française mais aussi par des membres du FLN envers européens, Harkis et musulmans proches des français, la guerre prit fin avec la ratification le 19 mars 1962 des Accords d’Évian.

Une décision qui amorça le retour au pays de centaines de milliers de Français pieds-noirs et d’environ 40 000 Harkis, alors que les 2 et quelques millions restants furent abandonnés sur le sol algérien. En France, les Harkis furent entassés dans des camps dans des conditions dramatiques, tandis que la France mettait tout en oeuvre pour tourner au plus vite la page de sa défaite en Algérie.

Des conséquences durables

L’immigration algérienne en France, débutée dès 1945, se poursuivit après l’indépendance. Jusqu’à aujourd’hui, elle reste l’une des vagues migratoires les plus décisives que la France eut connu. Au cours de la seconde moitié du 20ème siècle, elle fut accueillie avec méfiance et régulée par de nombreuses politiques de discrimination et d’exclusion.

Aujourd’hui, la Guerre d’Algérie reste douloureusement taboue. Des voix soulignent que bien qu’elle soit enseignée à l’école depuis 1983, le sort des Harkis et celui des algériens jetés dans la Seine en 1961 suite à une manifestation pacifique à Paris, tout comme le sujet des politiques d’exclusion visant les immigrés algériens en France, restent peu abordés… Aujourd’hui, certains historiens, comme Benjamin Stora, appellent à la création de commissions de mémoire et vérité pour espérer réconcilier la France avec son passé, mais aussi redonner de la voix aux immigrés algériens et leurs descendants.

Mais comment redonner toute sa place au traumatisme engendré par la guerre d’Algérie dans un pays où, aujourd’hui encore, le sujet est traversé de non-dits ?

Une mémoire douloureuse et brutale

Pourtant, en dépit des représentations aseptisées de la guerre d’Algérie, qu’on continua, tout au long du conflit et bien après, de présenter comme une opération de maintien de l’ordre, le bilan humain fut lourd. Côté algérien, on estime que plus de 250 000 algériens furent tués, soit par l’armée française, soit au cours des vagues d’épuration menées par le FLN à l’encontre des Harkis. Coté français, on a dénombré à l’époque près de 25 000 morts et plus de 60 000 blessés.

Malgré les récentes évolutions des discours politiques sur la guerre d’Algérie, un silence social mais aussi familial s’est tissé autour de l’expérience des soldats français de la guerre d’Algérie. C’est ce que démontre Raphaëlle Branche dans son remarquable ouvrage, qui vient détricoter les mécanismes de ce mutisme familial.

Comme le rappelle l’historienne, les guerres sont toujours, avant tout, des histoires de famille. Et il faut dire que dès la fin du 19ème siècle, les conflits meurtriers ont émaillé le quotidien des familles françaises. La génération des appelés en Algérie étaient héritiers d’une mémoire familiale traversée de souvenirs de guerre : la guerre d’Indochine, la Seconde Guerre Mondiale, la Grande Guerre mais également la guerre de 1870, qui opposa la France à la Prusse.

Dans les années 50, le service militaire est toujours obligatoire. Faire son service et si besoin, partir en guerre, fait partie de ce que font les hommes, une sorte de rite de passage qu’on ne questionne pas encore. Car au bout du compte, “c’est comme ça”. Beaucoup des jeunes hommes envoyés en Algérie étaient eux-même fils d’hommes ayant vécu une expérience de guerre traumatique : des pères dont l’absence émotionnelle et physique participe à une certaine construction de la figure d’autorité paternelle. ” Au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, la société est traversée de multiples proclamations viriles visant à réinstaller l’ordre social sexué ordinaire“, rappelle Raphaëlle Branche, rappelant la facilité avec laquelle le rôle joué par les femmes pendant la Seconde Guerre Mondiale a été balayé. C’est en partie parce qu’ils ont eux-même été héritiers des silences de leurs pères que les hommes partis en Algérie ont souvent passé leurs propres souvenirs de guerre sous silence . Une pudeur en phase avec les tabous collectifs à propos de la Guerre d’Algérie.

Malgré une apparente indifférence de la population à l’égard du sort réservé aux Algériens et aux risques encourus sur place par les soldats français, des voix dissonantes émanent de la part d’intellectuels, de membres du PCF et finalement de journalistes. Mais la société regarde ailleurs, préférant croire qu’il n’y a pas vraiment de guerre en Algérie. Sur place, de nombreux soldats perdent pourtant foi en l’armée française. Ils y nourrissent un rejet de l’arbitraire et de l’autoritarisme, un dégoût des violences commises, opinions qu’ils expriment dans les lettres envoyées à leurs famille. Mais ces courriers trouvent peu d’écho auprès d’un entourage qui, resté en France, n’est pas prêt à entendre la réalité de ce qui se passe en Algérie.

À leur retour, les appelés sont plongés dans une société en pleine mutation. Ils construisent à leur tour des familles dans un monde qui peu à peu, vient interroger la place du père. Alors que pour les générations précédentes, être père, c’était porter l’uniforme et appliquer le règlement, ces nouveaux pères sont confrontés à des reconfigurations sociales qui altèrent la figure du paterfamilias. En 1974, la loi sur le divorce avec consentement mutuel est passée, suivie par la loi donnant aux femmes le droit d’avorter (1975). Dans ce schéma d’une société qui va de l’avant, les mémoires de guerre n’ont, semble-t-il, pas leur place.

En France, dès 1962, les exactions commises en Algérie sont déjà un lointain souvenir, une défaite qu’on préfère voir appartenir au passé. Dans les familles, les enfants posent peu de questions, se désintéressent de cette guerre qui paraît ne pas en avoir été vraiment une, d’un conflit qui n’est finalement venu servir l’honneur de personne. Après les années de guerre, les bribes de souvenirs et anecdotes des anciens soldats refont parfois surface, comme des photos sans légende que peu de femmes, parents, enfants, ont envie d’interroger.

Aujourd’hui, quelle place pour les récits de la guerre d’Algérie dans la fresque historique française ? Peut-on craindre que la majorité des hommes qui ont fait l’Algérie s’éteignent sans avoir eu l’occasion de déterrer leurs souvenirs ? Quelle réconciliation peut-il y avoir entre les enfants d’immigrés algériens et la France, dans un pays qui accepte difficilement son passé de colonialisateur ? Dans une nation aussi frileuse vis à vis de son histoire migratoire, tant qu’il y aura des non-dits au niveau politique, social et familial, ne serons-nous pas toujours des héritiers du silence ?


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