“Debout les femmes”, hymne aux travailleuses oubliées

Elles sont aides à domicile, auxiliaires de vie, femmes de ménages, assistantes maternelles, conseillères en adaptation scolaire des élèves handicapés (ASH). Elles travaillent parfois depuis des années pour les mêmes structures, mais elles n’ont droit à aucune évolution, aucune reconnaissance. La preuve, elles gagnent moins que le smic.

Elles, ce sont les femmes qui, dans nos sociétés de service, travaillent au plus près de l’humain. Elles font des toilettes intimes, récurrent des sanitaires, aident à remplir les papiers pour les impôts, tiennent la main des personnes qu’elles accompagnent jusque dans leurs derniers instants.

François Ruffin en a rencontré certaines et a décidé d’en faire les visages de sa lutte pour la reconnaissance des “métiers du lien“. “Debout les femmes”, sorti en octobre 2021, suit son combat à l’assemblée. Le film relate aussi le quotidien de plusieurs de ces travailleuses à Amiens, à Dieppe, et jusque dans les bureaux de l’Assemblée Nationale à Paris.

Femmes invisibles du lien

Elles se lèvent à 5h du matin, prennent 2 bus pour laver les locaux de l’Assemblée Nationale sans que personne ne les voit et pour 740 euros par mois.“, explique Ruffin au début du film. C’est vrai, les locaux ne s’auto-nettoient pas miraculeusement. Certaines travaillent ici depuis 20 ans, d’autres ne sont plus toutes jeunes, toutes vivent avec l’idée que leur situation sociale et économique ne s’améliorera pas. Pourtant, la lourde tâche de préserver le confort d’autrui incombe à ces femmes de ménage.

Dans les écoles où se rend François Ruffin et Gilles Perret, réalisateur du film, les ASH ne bénéficient d’aucune formation, touchent environ 800 euros par mois, ne disposent d’aucune sécurité de l’emploi. Pourtant, c’est elles qui accompagnent les enfants porteurs de handicap dans leur scolarité, c’est elles que les enseignants remercient chaudement à la fin de la journée et c’est sur leur épaule que les parents viennent, certains jours, décharger leur découragement, mais aussi leur gratitude de les savoir là.

Debout les femmes, François Ruffin et Gilles Perret

Dans de petits pavillons, recroquevillées dans des appartements sombres, des personnes âgées souvent très seules attendent chaque jour la venue des auxiliaires de vie de pied ferme. Ces travailleuses qui font chauffer la soupe, prennent en charge la toilette, les portent dans leur lit ou dans leur fauteuil, écoutent, remontent le moral, aèrent les intérieurs, changent les draps. Elles ne peuvent généralement pas passer plus de 30 min dans chaque foyer où elles se rendent. Elles voient une quinzaine de personnes par jour, certaines matin et soir mais leur temps de déplacement n’est pas rémunéré. Elles touchent moins que le smic, et pourtant, ce sont elles qui portent à bout de bras les personnes âgées du pays.

Le care, symbole de la lutte des classes

Les métiers du “care” désignent ces professions qui reposent sur le soin de l’autre, des métiers pour lesquels l’attention et la réponse aux besoins des individus tiennent une place centrale. Moteurs de cohésion sociale, ils sont indispensable à de nombreuses personnes en situation de dépendance.

Le care va renvoyer à tout ce domaine d’activités et de sentiments qui semble dévolu aux femmes historiquement, si ce n’est pas par nature : s’occuper des enfants, faire le ménage, s’intéresser à toutes ces fonctions ordinaires et naturelles du corps, cela semble historiquement lié à un domaine du féminin qui est aussi celui du privé, de l’intérieur de la maison“, expliquait la philosophe Sandra Laugier, spécialiste du care, sur France Culture en 2010.

Il suffit de regarder autour de soi pour voir que l’ensemble de ces métiers est endossé par des femmes, et que c’est aussi pour ça qu’ils sont si mal rémunérés : considérées comme le prolongement des tâches accomplies dans la sphère domestique, ces professions ne bénéficient toujours pas d’une réglementation indiquant qu’il s’agit de métiers à part entière. Elles ne peuvent être exercées qu’à temps partiel, ce qui condamne les travailleuses à la précarité.

Le plus souvent, les femmes du care sont issues de milieux populaires. Beaucoup d’entre elles sont racisées. Ces subordonnées discrètes, qui effectuent des activités dévalorisées socialement ne nécessitant aucune qualification, incarnent la lutte des classes d’aujourd’hui.

Un road movie doux amer

Alors que Ruffin, appuyé par le député LREM Bruno Bonnell tente avec force et conviction de faire voter son texte sur la revalorisation des métiers du lien (droit à la formation, rémunération au SMIC, 13 ème mois etc.), toutes ses propositions sont retoquées par les parlementaires. Pourtant, eux sont payés 5623,23 euros brut par mois…

Tout pourrait alors s’arrêter là et nous n’aurions plus qu’à nous morde le poing d’indignation face à la mesquinerie de ceux qui nous gouvernent. Au lieu de ça, le film prend un virage lorsque François Ruffin s’efface pour remettre les femmes des métiers du liens sur le devant de la scène. L’occasion pour elle de faire éclater leur colère, si souvent étouffée.

Sabrina, Isabelle, Delphine, Sylvie, Annie, Assia, Hayat, Laetitia, Hani, Salimata, Céleste, Fatima, Géraldine, Corinne, Marie-Laure et d’autres investissent l’assemblée dans une scène finale triomphale. Elles se lèvent pour exprimer avec éloquence leurs doléances : les heures supplémentaires non rémunérées, la peur de l’avenir, l’incapacité à se projeter, à faire des projets, à vivre dignement… Et pourtant, elles aiment ce qu’elles font. “On sera tous vieux un jour“, note l’une d’elle, nous rappelant non sans justesse que nous aurons tous, un jour ou l’autre, besoin de quelqu’un et qu’il ne faut pas attendre de recevoir des travailleuses du care pour les voir.

Puis, l’Hymne des femmes, aussi appelé Hymne du ML, créé en 1971 par des féministes, est entonné dans l’assemblé, pour clore avec grâce et espoir le film.

Finalement, l’assemblée a voté cet été un 13 ème mois pour les femmes de l’Assemblée Nationale. Le salaire des aides à domicile a quant à lui été revalorisé. De 16 euros brut par mois.

Nous qui sommes sans passé,

les femmes,

Nous qui n’avons pas d’histoire,

Depuis la nuit des temps,

les femmes,

Nous sommes le continent noir.

Levons-nous femmes esclaves

Et brisons nos entraves

Debout, debout, debout


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