Se ressaisir : rencontre avec Rose-Marie Lagrave, transfuge de classe féministe

Le 4 novembre dernier, je me rendais à une rencontre organisée au Merle Moqueur, trésor de librairie située dans le 11èmearrondissement de Paris. L’invitée du jour était Rose-Marie Lagrave, sociologue, directrice d’études à l’EHESS et autrice de l’ouvrage Se ressaisir, publié aux Éditions La Découverte en 2021. 

Rose-Marie Lagrave, sociologue et transfuge de classe féministe
Rose-Marie Lagrave est sociologue et directrice d’études à l’EHESS.

Julie, libraire et référente féminisme au Merle Moqueur a mené ce passionnant entretien avec celle qui écrit : « Ne pas se résigner à son sort, c’est savoir qu’aucun sort n’est jeté par avance, mais qu’il faut lutter collectivement pour abolir la domination masculine et la société de classes, de sorte qu’on n’aurait plus à passer d’une classe l’autre ».

Née en 1944, benjamine d’une famille catholique et modeste de 11 enfants, originaire d’un village du Calvados (Normandie), féministe, membre du Mouvement de Libération des Femmes (MLF) dans les années 70, mère, divorcée, sociologue, amie et collègue de Pierre Bourdieu, directrice d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales où elle a co-fondé le master « Genre, politique et sexualités »… L’ascension de Rose-Marie Lagrave méritait bien un ouvrage relatant son parcours de transclasse. Une œuvre dans laquelle elle entend « ressaisir » les formes qui ont permis son émancipation sociale et féministe, ces aléas et bifurcations qui l’ont aidée à détricoter les mécanismes à l’origine des hiérarchies sociales pour ainsi, pouvoir les transgresser. Une existence à rebours de l’injonction à « réussir sa vie » retracée dans cet essai qui déboulonne les récits dominants sur la méritocratie.

Dépasser le tabou de l’autobiographie 

Dans le monde académique, il paraît que les autobiographies ont mauvaise presse… « Si on écrit son autobiographie, c’est qu’on n’a plus rien à dire de scientifique ! », amorce Rose-Marie Lagrave lorsqu’on la questionne sur la genèse de Se ressaisir. Parler de soi, c’est de mauvais goût, un interdit presque… C’est en tout cas ce que suggère Pierre Bourdieu dans son article publié en 1986 intitulé « l’illusion biographique ».

Depuis 1974, l’écrivaine Annie Ernaux se démarque grâce à ses romans autobiographiques, qui entretiennent des liens étroits avec la sociologie, sources d’inspiration pour Didier Eribon et Edouard Louis qui démocratisèrent plus tard l’essai autobiographique. « Qu’est-ce que je pouvais apporter de plus, moi ? » s’interroge Rose-Marie Lagrave. La réponse tient en un peu plus de 400 pages, qui passent en revue l’enfance, la scolarité, l’arrivée à Paris, la longue phase du « faire sa place » dans le milieu académique, jusqu’au début de ce que la sociologue considère comme étant « la vieillesse ». Un ouvrage qui fait ressortir les rouages qui font l’ascension sociale, les institutions et les contextes qui ont façonné le parcours de Rose-Marie Lagrave : la famille, l’église catholique, l’école, l’EHESS etc.

Le rôle de la famille 

Après le décès de ses parents, Rose-Marie Lagrave et ses frères et sœurs, ont vidé la maison familiale et mis la main sur de nombreux documents : des photographies, des correspondances, des livrets militaires, livrets de famille, actes de baptême ou de décès.

Ce n’est que des années après que la sociologue a décidé de s’en servir de matériau pour donner vie à Se ressaisir  afin de reconstituer la trajectoire de sa famille sur 3 générations, mais aussi de comprendre les processus de mobilités sociales de la France de l’avant et de l’après seconde guerre mondiale.

« Dans ma famille, il y a eu une forme d’ascension sociale entre la génération de mes arrière-grands-parents et celle de mes parents. Mais elle s’est terminée après que mon père, traducteur d’espagnol dans une compagnie d’assurance, a contracté la tuberculose et a été brutalement licencié. Mes parents se sont retrouvés sans un sou avec avec une flopée de gosses : 11 enfants, 9 filles, 2 garçons. Mon père a alors acheté un vieux prieuré dans un village de 300 habitants en Normandie. Nous nous y sommes installés. Pour mes parents, cette redescente sociale a été violente ». 

Des parents qui ont prodigué à leur progéniture une éducation catholique rigoureuse, culpabilisante, rigoriste, « qui frôlait la maltraitance », mais qui a aussi fourni à la fratrie certains des codes leur ayant permis de réussir à l’école.

Le système scolaire, clé de voûte des parcours ascendants 

« On ne peut pas comprendre ce qu’est un transfuge de classe sans s’intéresser à la place du système scolaire, explique Rose-Marie Lagrave. Selon les statistiques, personne dans ma famille n’aurait dû faire d’études » 

Boursière, il aura tout de même fallu travailler dans une fabrique de bijoux pour financer ses études supérieures en sociologie, filière choisie un peu au hasard : « Je ne savais pas ce que je voulais faire. J’ai fait socio car il n’y avait pas cette filière à Caen et que je voulais étudier à Paris. Au début de mon cursus, j’ai assisté à un cours avec Jean-François Liotard, intitulé « apprendre à désapprendre ». Moi, je n’avais jamais vraiment rien appris, je sortais d’un modeste lycée de province… J’ai failli tout abandonner. J’ai écrit à l’une de mes professeures de Caen pour lui dire que j’allais rentrer. Elle m’a dit : « Pas question ! Tu essayes ! ». Je suis restée. Au final, je n’ai pas eu plus de courage qu’un autre, j’ai juste eu très tôt conscience que je n’avais pas d’autre possibilité que les études pour m’émanciper de mon milieu d’origine ». 

De son propre aveu, Rose-Marie Lagrave est rentrée par effraction à la prestigieuse École des Hautes Études en Sciences Sociales au moment de faire sa thèse. « J’ai remué ciel et terre pour trouver un directeur de thèse. Je voulais travailler sur les femmes en Algérie, mais ça n’intéressait personne. On m’a orientée d’un directeur à l’autre, et finalement, c’est à l’EHESS qu’on m’a proposé un contrat doctoral pour travailler sur la représentation de la vie villageoise après la Seconde Guerre Mondiale » Rien à voir, à priori, avec l’intérêt de la sociologue pour la question des femmes en Algérie, ce qui ne l’a pas empêchée d’accepter la proposition et de commencer un véritable parcours du combattant : « Quand j’ai démarré ma thèse, j’avais 2 enfants en bas-âge et j’étais en instance de divorce. Il fallait impérativement que je travaille en parallèle de mon doctorat. J’ai sollicité mon directeur de thèse pour qu’il m’aide à trouver un poste. Il a ouvert de grands yeux et m’a dit : « Vous croyez vraiment qu’on trouve un poste à l’EHESS comme ça ? » Je ne connaissais pas les codes, je ne savais même pas vraiment ce qu’était l’EHESS pour tout dire ».

Marie-Rose Lagrave à une réception en l’honneur de René Marzocchi, décembre 1986

Une requête si effrontée qu’elle a fini par permettre à Rose-Marie Lagrave d’accéder à un poste de vacataire puis, un poste de cheffe de travaux, « une opportunité en or ! », pour terminer directrice d’études au sein de l’institution, une consécration. « Une héritière au sens Bourdieusien du terme n’aurait jamais emprunté ces chemins-là pour arriver là où j’en suis arrivée. Moi, j’ai tout eu au culot. Dans la vie, je n’avais que mon audace… et ma force de travail ». 

Une intellectuelle toujours du côté des femmes 


« J’aurais pu être une antiféministe car de là où je venais, je n’avais jamais côtoyé d’hommes et leur monde, comparé à celui des femmes, me semblait enchanteur. J’avais envie d’en faire partie ». Une soif d’appartenir à la sphère des “grands hommes“, qui n’a pas empêché la sociologue de rallier la cause féministe dans les années 60 : « Peu à peu, j’ai vu comment les choses fonctionnaient : les corvées qu’on me faisait faire en tant que femme. J’ai vécu en communauté pendant plusieurs années et j’ai compris qu’on ne me réservait que le travail domestique et l’éducation des enfants. En 68, nous les femmes, nous militions aux côtés des hommes mais ils ne nous laissaient jamais le micro. On se contentait de prendre en note ce qu’ils disaient. J’ai saisi à ce moment-là qu’il y avait tout un fonctionnement collectif qui allait à l’encontre de notre intérêt, à nous les femmes. J’ai commencé à militer au MLF. À partir de là, mon expérience est venue nourrir mon envie de lutter collectivement ». 

Avec le temps, le féminisme de la sociologue a fini par s’incarner dans sa pensée et sa théorie, ce qui l’a poussée à travailler à l’intersection du genre de la classe sociale. Un véritable bond en avant, grâce auquel elle a commencé à déconstruire l’idée selon laquelle le genre masculin serait neutre. « Bourdieu, lui-même transfuge de classe, disait qu’il avait une grande amplitude. Évidemment ! C’était un homme ! Il pouvait se frotter aux dominants, il en faisait partie, d’une certaine manière. En tant que femme, j’ai toujours été naturellement exclue de cette classe-là. Alors même qu’il n’y a pas d’homogénéité au sein de la classe des transfuges, le genre créé des clivages supplémentaires dans les amplitudes de mobilité sociale… et les consécrations qui vont avecBourdieu est tout de même devenu professeur au Collège de France… Combien de femmes peuvent en dire autant ? »

La vieillesse, l’heure de vérité

La dernière partie de Se Ressaisir fait la part belle à la vieillesse en la dénaturalisant, en déconstruisant l’idée selon laquelle âge rime avec mort sociale des individus.

Alors que la sociologue encourage l’assemblée à relire La Vieillesse de Simone de Beauvoir, « une lecture aussi importante que Le Deuxième Sexe », elle affirme : « La vieillesse n’est pas un âge. Avant de parler des vieux, on devrait s’attacher à rendre les individus moins dépendants, plus autonomes et ce, tout au long de leur vie, notamment en démocratisant le soin des autres, le soin de soi. Peut-être qu’alors, le monde serait plus vivable, moins concurrentiel ».

Rose-Marie Lagrave, chez elle, photo Ouest France, 2021

Le temps des questionnements

 « Je ne veux pas finir cette rencontre sans m’interroger, conclut Rose-Marie Lagrave à l’issue de cette conversation. Pourquoi est-ce qu’on médiatise tant les transfuges de classes ces temps-ci ? A quoi on sert, nous, dans ce récit ? On nous monte en épingle, on nous dit « regardez ! il y en a plein », pour montrer que l’ascenseur social fonctionne. C’est vrai que je ne serais jamais là s’il n’y avait pas eu l’État providence, les bourses, les pensions d’invalidité de mon père et de mon frère, les allocations familiales… Ce qui montre bien l’importance des politiques publiques dans ces parcours. Sans elles, l’émancipation sociale ne peut avoir lieu. Mais, je reste à la marge. Les profils comme le mien demeurent minoritaires, aujourd’hui plus que jamais car les opportunités que j’ai eues ne se présentent malheureusement plus aux jeunes et aux universitaires ». L’ascenseur social serait-il donc en panne ? Rose-Marie Lagrave précise : « Pour ma part, je n’ai pas eu le sentiment d’avoir bénéficié d’un quelconque ascenseur social. Moi, je suis montée par l’escalier de service ». 

« L’expression « tu t’en es bien sorti» m’est souvent adressée, en guise de compliment, écrit Rose-Marie Lagrave dans son ouvrage. Cette vision en flèche d’un parcours tout fléché me laisse pantoise ». En toile de fond, se pose donc la question de la définition de la réussite, cette réussite désirée, fantasmée de toutes et tous. « Mais réussir, ça ne veut rien dire, assène la sociologue. Quand j’ai été nommée directrice d’études, ma mère n’a pas été impressionnée pour autant. Ce qui la chiffonnait, c’est que je n’étais pas propriétaire de mon appartement. Pour elle, être propriétaire, c’était ça, réussir. Vous voyez, chacun a sa définition bien personnelle ».

Alors s’il fallait donner une définition universelle de la réussite, quelle serait-elle ? « Je le résumerais ainsi : réussir, c’est avoir accompli les possibles qui vont ont été donnés, et que vous avez su saisir au fil du temps ». 

Rien de plus, rien de moins. 


One thought on “Se ressaisir : rencontre avec Rose-Marie Lagrave, transfuge de classe féministe

  1. C’est vraiment très intéressant. Bravo pour cet article limpide et vivant qui nous fait partager cette rencontre avec Rose- Marie Lagrave, personnalité engagée et positive !

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